Volaille fermière rôtie, magret de canard du Sud-Ouest, pot-au-feu de bœuf de Chalosse : quel a été votre plat de fêtes en 2025 ? Si la France peut se féliciter d’être le premier pays agricole d’Europe, l’avenir n’est pas rose pour notre agriculture, et nos éleveurs ne sont assurément pas à la fête. Leurs bonnes résolutions 2026 pourraient être tout simplement de jeter l’éponge au regard des difficultés auxquelles ce métier les confronte : abattage de cheptel, paperasserie qui s’accumule jusqu’à l’étourdissement, prix de vente trop bas, restriction de l’accès à l’eau et, le petit dernier pour la route, l’accord UE-Mercosur qui annonce des importations supplémentaires à coûts plus bas, notamment pour le bœuf ou la volaille.
Resserrons la focale un instant sur l’agriculture bovine et commençons par la bonne nouvelle : notre pays produit plus de 95 % du volume de bœuf qu’il consomme, un bœuf de qualité (vaches allaitantes de race Charolaise, Limousine ou Blonde d’Aquitaine) qui répond à des normes très strictes en matière de traçabilité, de bien-être animal et d’environnement. Des normes vertueuses dont les agriculteurs déplorent qu’elles ne soient pas strictement appliquées aux concurrents étrangers auxquels on est en train d’ouvrir les portes de notre marché. En bref, la France produit une viande principalement vendue en boucherie car « trop bonne » et trop chère pour le fast-food et la restauration collective, qui constituent l’essentiel du marché national. Comment ne pas voir un lien direct avec le nombre d’éleveurs qui se réduit chaque année en Europe, faute de débouchés économiques ?
Les leaders du fast-food nous assurent des steaks français ? Disons que la provenance de leur viande est majoritairement française, mais la production hexagonale ne suffisant pas à couvrir leurs besoins, le complément est assuré par d’autres pays d’Europe. Rassurons-nous, pour pallier ce manque, le Mercosur arrive tel saint Georges sur son cheval, terrassant le dragon des droits de douane.
Mais peut-on réellement croire que les importations en provenance de l’Amérique du Sud se limiteront aux 99 000 tonnes par an prévues aujourd’hui par l’accord et que cet afflux ne tirera pas les prix durablement vers le bas ? Car si cette viande affiche un coût réduit, ce n’est qu’en termes de prix : son coût environnemental, lui, reste lourd (depuis 1970, plus de 80 % des terres déboisées en Amazonie ont été converties en pâturages pour le bétail) et son coût sanitaire demeure incertain (l’usage d’antibiotiques et de pesticides sur l’alimentation animale, interdit chez nous, ne l’est pas dans les pays du Mercosur).
Plutôt que d’ouvrir les portes à une viande étrangère standardisée et bon marché, l’UE ne pourrait-elle permettre à la France (et aux pays membres) d’imposer des quotas de viande française aux acteurs de la restauration collective, une démarche interdite à l’heure actuelle pour éviter toute discrimination nationale au sein des marchés publics ?
Le traité du Mercosur - s’il favorise certains agriculteurs en leur permettant d’accroître leurs exportations, tels les vignerons ou les grands groupes industriels laitiers - risque de fragiliser les petites exploitations en les exposant à une concurrence déloyale, notamment pour le modèle vertueux de la polyculture-élevage (production de l’alimentation du bétail sur la ferme), plus menacé que jamais.
L’UE ne devrait-elle pas compenser les dépenses liées aux normes imposées à ses agriculteurs en augmentant les subventions afin de leur assurer un minimum de dignité ? Comment croire à un contrôle sérieux à l’arrivée des marchandises en provenance d’Amérique du Sud, sachant le manque, déjà avéré, de douaniers et d’agents de contrôle aux frontières ? Une nécessité pour éviter le passage en douce dans nos assiettes de viande aux hormones ou de produits issus d’élevages peu soucieux du bien-être animal.
Alors, ne râlons pas trop si nous sommes bloqués par les paysans en colère : nous pourrions, très bientôt, être bloqués plus sérieusement que sur les ronds-points par une souveraineté alimentaire menacée et un monde rural asphyxié.
Et si, en 2026, on jouait la carte du consommateur patriote et responsable ? Mangeons peut-être un peu moins de viande, mais une meilleure viande, et remplaçons quelques burgers avalés en vitesse par une pièce du boucher ou un burger fait maison !
N’en déplaise aux Cassandres, la France reste l’une des grandes puissances économiques mondiales, mais peut-elle le rester en laissant un éleveur sur quatre en dessous du seuil de pauvreté ?